Patrimoine

Le monastère de Lièpvre

(extrait de l'ouvrage de Daniel RISLER « Sainte Marie-aux-Mines et ses environs »)

MOYEN AGE (750 à 1445)

Les premiers documents que nous ayons sur la vallée de Lièpvre datent du milieu du huitième siècle, lors de la fondation du monastère de Lièpvre, auquel la vallée paraît devoir sa première civilisation ; car nous ne connaissons rien de certain en ce qui concerne la période romaine, aucune route d'ailleurs ne traversait notre vallée, tandis qu'une voie romaine passait par le Val de Villé et une autre par la montagne du Bonhomme, se rendant toutes deux d'Alsace en Lorraine.
La première date qui se présente est celle de l'année 750, où fut construite, sous le règne de Pépin le Bref et sous l'influence de l'abbé Fulrade, la route qui conduit d'Alsace en Lorraine, traversant toute la vallée de Lièpvre.

CharlemagneA cette même époque se rattache la fondation du monastère de Lièpvre ou Leberau par l'abbé Fulrade, originaire d'Alsace. (*)
Fulrade était abbé de Saint-Denis, en France, conseiller du roi Pépin, chapelain de son palais, archiprêtre des royaumes d'Austrasie, de Neustrie et de Bourgogne, et archichapelain, comme on dirait aujourd'hui grand aumônier de France, qui avait à sa disposition et dans sa dépendance tout le clergé qui servait à la cour. Il exerça aussi cette charge sous Carloman et sous Charlemagne, successeurs de Pépin.
Outre les monastères que Fulrade établit en d'autres provinces et qu'il détaille dans son testament, il en fonda deux en Alsace ; l'un fut celui de Saint Hippolyte et l'autre celui de Lièpvre. Ce dernier monastère porta d'abord le nom de Fulradwiller, parce qu'il fut bâti dans un canton qui appartenait en propre à cet abbé, c'est ce qu'on lit dans le diplôme original de Charlemagne donné à Duren en 774, par lequel il confirme cette nouvelle fondation, et lui assure sur le domaine royal plusieurs biens situés aux environs de Kintzheim, avec le droit de pâturage. Fulradwiller prit ensuite le nom de Lebraha, d'où vient Leberau, formé des deux mots Leber, qui est le nom de la petite rivière qui traverse le val de Lièpvre, et de Au qui signifie prairie ou campagne.
On conserve dans les archives de Saint-Denis le diplôme du roi Pépin, par lequel ce prince, le 23 septembre 768, veille de sa mort, confirme à l'abbé Fulrade toutes les donations que lui avait faites Widon dans les villages de Guémar, Andaldewiller, Ensheim, Schaeffersheim, Grusenheim et Ribeauvillé. Fulrade accorda au monastère de Lièpvre plusieurs biens qui lui appartenaient et la plupart de ceux qui lui avaient été donnés par Widon et Chrodharde, deux seigneurs puissants en Alsace. La donation du comte Chrodharde est rappelée dans le testament que l'abbé Fulrade fit à Héristel en 777, et par lequel il accorde à son abbaye de Saint-Denis les six monastères dont il avait été le fondateur. Cette donation du comte Chrodharde consistait dans les biens de Sessenheim, Fessenheim, Friedolsheim, Hinsheim, Munchenheim, et Bentheim. Fulrade n'enrichit pas seulement le monastère de Lièpvre en lui assignant de grands revenus, mais il lui donna même les reliques de Saint Alexandre qu'il avait rapportées de Rome. C'était un usage presque général au moyen âge de donner les reliques de quelque martyr chrétien aux monastères que l'on fondait. Ces reliques étaient presque toujours rapportées d'Italie ; elles étaient soigneusement renfermées dans une boîte appelée châsse ou reliquaire, et étaient déposées dans le chœur de l'église du monastère.

L'abbé Fulrade mourut le 16 juillet 784, selon l'épitaphe que lui composa Alcuiu ; il fut d'abord enterré dans l'église de Saint-Denis, mais son corps fut porté ensuite au monastère de Lièpvre, où il fut longtemps honoré comme saint. Les deux monastères de Lièpvre et de Saint-Hippolyte devinrent deux prieurés de l'ordre de Saint Benoît dépendant de l'abbaye de Saint-Denis, en vertu de la cession que l'abbé Fulrade lui en avait faite par son testament.
Louis, fils du comte Roricon et de Bertrade, fille de Charlemagne, qui obtint l'abbaye de Saint-Denis en 841, forma le dessein d'en détacher le prieuré de Lièpvre et obtint de Charles le chauve, son cousin, de le donner ou en engagement ou en fief. Les moines s'y opposèrent et portèrent leur plainte au concile assemblé à Verberie en 853. Ils y produisirent le testament que l'abbé Fulrade avait fait en faveur de ce prieuré et la bulle de confirmation du pape Etienne. Le concile décida en faveur des religieux et prononça que le prieuré de Leberau ne pourrait jamais être détaché de l'abbaye de Saint-Denis. Ce prieuré est nommé, entre les dépendances de l'abbaye de Saint-Denis, dans les bulles des papes Adrien IV et Alexandre VI de 1156 et 1259, et il a appartenu à cette abbaye jusque vers l'an 1400, époque où il tomba entre les mains des ducs de Lorraine qui s'en emparèrent en vertu de l'advocatie qu'ils avaient obtenue sur ce monastère et qui leur avait été confirmée au douzième siècle par l'empereur Lothaire II.


En s'emparant du couvent, les ducs de Lorraine se rendirent maîtres aussi du pays qui en dépendait, c'est-à-dire de Lièpvre, de Sainte Croix, des trois Rombach et de la partie de Sainte Marie située sur la rive gauche de la rivière, de sorte que Lièpvre, ainsi que cette partie de la vallée, n'a jamais fait partie de l'empire germanique, car, après la domination des rois francs, Lièpvre resta avec son couvent une dépendance de l'abbaye de Saint-Denis, en France, et ensuite devint une possession des ducs de Lorraine qui en furent les souverains jusqu'en 1766, époque de la mort du roi Stanislas, dernier duc de Lorraine. Alors, la vallée de Lièpvre fut réunie à la France et en 1790 incorporée au département du Haut-Rhin. C'est ce qui explique pourquoi cette partie du val, quoique située en Alsace, a conservé l'usage de la langue française.
Les abbés et religieux de Saint-Denis se pourvurent en 1404 auprès de Charles VI, roi de France, pour se faire restituer les domaines et les droits du prieuré de Lièpvre et de ses dépendances dont Charles II, duc de Lorraine, s'était mis en possession depuis trois ou quatre ans, mais ils n'en purent obtenir la restitution, quelques instances qu'ils eussent faites auprès du roi et des ducs de lorraine. Ceux-ci accordèrent dans la suite ce prieuré ainsi que celui de Saint Hippolyte à la collégiale de Saint Georges à Nancy. L'union fut faite en vertu d'une bulle du pape Alexandre VI du 16 avril 1502. L'église primatiale de Nancy en jouit jusqu'à la révolution de 1789, en vertu de la réunion qui fut faite par lettres patentes du roi Stanislas du 10 septembre 1742, de la collégiale de Saint-Georges à la primatiale pour ne faire qu'un même corps avec le chapitre de cette église. Depuis cette union, la primatiale de Nancy jouissait du droit de patronage des cures de Saint-Hippolyte et de Lièpvre, ainsi que d'une partie des dîmes de ces deux endroits. Les biens considérables de la cour franche qu'a l' hôpital civil de Strasbourg à Ensheim proviennent aussi de l'ancien prieuré de Lièpvre, qui les avait engagés à Henri de Hohenstein. Le monastère de Lièpvre paraît donc avoir été l'un des plus riches monastères de l'Alsace.
Les historiens qui ont écrit l'histoire du monastère de Lièpvre ne nous donnent que peu de détails sur son architecture ; le premier auteur qui en ait parlé est Richer, qui, dans sa Chronique de Senones, écrite en 1220, rapporte qu'on voyait alors dans l'église de Leberau quelques restes d'un pavé de marbre de diverses couleurs, taillés avec beaucoup d'art, ce qui prouverait qu'au treizième siècle déjà l'église du couvent aurait subi quelques dégradations. Il paraît toutefois qu'elle a été épargnée lors de l'incendie de Lièpvre qui eut lieu en 1445, car nous lisons dans l'Histoire d'Alsace que Laguille publia en 1727 : « On ne voit plus que l'église de cet ancien monastère dont la structure fait juger qu'elle a été l'ouvrage de fulrade ; elle a sept piliers de part et d'autre, le chœur est étroit et on y voit trois mausolées élevés de terre qui renferment les cendres de quelques grands seigneurs dont le nom nous est inconnu. On voit, dans les anciennes vitres du chœur de l'église de Leberau, l'image de l'abbé Fulrade avec ces mots : « Do mea cuncta Deo hic », et de l'autre côté le portrait de Charlemagne avec cette inscription : « Fiant, haec jubeo » ; expression qui fait connaître que cet empereur a confirmé les dispositions que Fulrade avait faites de ses biens en faveur de ce prieuré. On sait aussi par tradition que l'église du monastère avait un clocher massif et assez élevé. La corniche du mur extérieur du chœur de l'ancien monastère de Lièpvre était ornée de têtes de bœufs, de béliers, de mufles, de lions, etc. ; Il est à présumer que cette corniche était refouillée d'un canal et qu'alors ils servaient de gargouilles.
En 1751 les habitants de l'Allemand-Rombach, village qui formait alors une même paroisse avec Lièpvre, ne voulant pas passer la rivière pour célébrer le culte divin, on se décida à choisir l'emplacement actuel de l'église paroissiale en ajoutant une nef et un chœur à l'ancienne tour déjà existante. On démolit l'église du couvent et on employa les matériaux à la construction de la nouvelle église.

Ainsi fut détruit par les mains de quelques villageois le monument le plus ancien et le plus remarquable de notre vallée et qu'avaient épargné et respecté pendant dix siècles les guerres, les incendies et les autres fléaux qui dévastèrent l'alsace pendant ce long espace de temps. Après la démolition de l'église du monastère, il ne resta plus du monument de Fulrade que le chœur construit en pierre de taille et qui portait l'empreinte du style le plus gothique ; on y ajouta un petit clocher et ainsi servit de chapelle jusqu'à la révolution de 1789. Cette chapelle était sous l'invocation de Saint Georges et l'on y célébrait la messe tous les vendredis.
Avant l'année 1790, époque où, lors de la suppression des couvents dans toute la France, cette chapelle fut vendue comme propriété nationale et transformée en habitation particulière, on y voyait encore les vitraux portant les portraits de Fulrade et de Charlemagne dont nous avons parlé précédemment, on y voyait aussi un tombeau sur lequel était représenté de profil un buste de femme dont la tête était ornée d'une longue tresse de cheveux. On croyait dans le pays que ce tombeau renfermait les restes d'une fille de Charlemagne, mais cette opinion n'est fondée sur aucune donnée certaine, aucun auteur n'en ayant fait mention et aucune inscription n'ayant été trouvée qui puisse attester ce fait. Ce qui est plus certain, c'est que le chœur de l'église du couvent de Lièpvre renfermait les cendres des seigneurs d'Eckerich qui avaient leur château au fond de la vallée du petit-Rombach et étaient les sous-avoués ou fondés de pouvoir des ducs de Lorraine et par conséquent défenseurs de l'abbaye de Lièpvre ; c'est sans doute en cette qualité qu'ils reçurent cet honneur de la part des moines qui habitaient ce monastère.
Quoiqu ‘aucun auteur n'ait parlé des tombes des seigneurs d'Eckerich dans le chœur de l'église du monastère de Lièpvre, ce fait est prouvé par l'inscription qui se trouve sur la pierre tumulaire qui recouvrait ces tombes ; cette pierre-là, très bien conservée et qui, après avoir été enlevée de la chapelle en 1790, fut placée comme table d'autel dans l'église paroissiale de Lièpvre, en fut déplacée en 1842, lorsqu'on changea les autels de cette église. Ce fut alors seulement qu'un amateur d'archéologie de Sainte-Marie déchiffra l'inscription qui est gravée autour en lettres gothiques.
Cette inscription porte : Hie liegend die von Eckeric und ruwend in Gottes Fridem.
Ici sont enterrés ceux d'Eckerich et reposent dans la paix de Dieu.

Le dernier des seigneurs d'Eckerich étant mort en 1381, cette pierre doit remonter au quatorzième siècle et avoir au moins cinq cents ans d'existence ; elle se trouve actuellement placée provisoirement à côté de la tour sur le cimetière de Lièpvre.
Un des objets les plus curieux que contenait la chapelle, est le baptistère que l'on voit encore aujourd'hui dans l'église de Lièpvre. Il est en pierre et a la forme d'un calice ; la partie supérieure, qui contient l'eau consacrée au baptême, est taillée en octogone formé de quatre grandes faces entre lesquelles se trouvent quatre petites facettes. La partie qui se trouve immédiatement au-dessous, forme un carré qui est orné sur ses quatre faces de sculptures dont les sujets paraissent être tirés de l'Apocalypse de Saint Jean. La pierre qui sert de base et qui est également carrée, est aussi ornée de sujets symboliques. Ce baptistère dont les sculptures sont assez grossièrement travaillées, paraît être d'une haute antiquité.
Le baptistère ainsi que la grande cloche de l'église de Lièpvre sont à peu près les seuls objets tirés du monastère de Fulrade auxquels on ait conservé leur ancienne destination. Comme depuis bien des siècles, le baptistère sert aujourd'hui au baptême de la population de Lièpvre, et la cloche à appeler les fidèles au service divin.
La grande cloche de l'église de Lièpvre porte la date de 1542. On raconte que, cachée dans un pré près de Lièpvre lors de la guerre de Trente ans, pour la soustraire à la cupidité des soldats suédois qui ravagèrent la vallée dans les années 1635 et 1636, elle fut retrouvée et déterrée plus d'un siècle après et montée sur le clocher de l'église paroissiale, l'église du couvent n'existant plus. On y remarque deux médaillons dont l'un représente Saint-Georges terrassant le dragon et l'autre la sainte vierge avec l'enfant Jésus, accompagnés d'anges jouant de divers instruments. Sur la cloche on lit les inscriptions suivantes : O sancta Maria et sancte Cucufate martir orate pro nobis ; et plus bas : Marie suis nommée, en l'honneur de Dieu et de la vierge Marie fut faict. Saint Cucufax martyr fut mis à mort pour la foi à Barcelone, en Espagne, le 25 juillet 303.

Ses reliques furent apportées d'Espagne par un prince sarrazin qui vint à Paderborn se soumettre à Charlemagne en 777. Charlemagne les donna à Fulrade, qui les déposa dans l'église du monastère de Lièpvre qu'il avait fondé. Elle se trouvèrent encore au commencement de ce siècle (**) dans la sacristie de l'église de Lièpvre, où elles étaient renfermées dans une petite boîte ou châsse en bois, en forme de carré long, ornée extérieurement de sculptures ; sur les deux longs côtés étaient pratiquées des ouvertures garnies de verre par où l'on pouvait voir dans l'intérieur de la boîte dans laquelle était un coussin ; c'est sur ce coussin recouvert d'étoffe de couleur cramoisie, et orné de galons d'or et d'argent que reposaient les reliques. 
On voit encore dans l'église de Lièpvre quatre chapiteaux de colonnes provenant de l'ancien monastère et servant actuellement de piédestaux pour les bannières. C'est là à peu près, avec quelques pierres tombales, ce qui nous reste de l'ancien et riche monastère de Fulrade.

(*) A noter que cette affirmation est contredite par les recherches d'un historien allemand qui semble situer avec certitude l'origine lorraine ou sarroise de Fulrade. (cf. l'article « à l'occasion du douzième centenaire de la mort de Fulrad » de Marcel EHRHART) - ce dernier écrit Fulrad sans (e) alors que Daniel RISLER y ajoute un (e).
(**) Cet ouvrage ayant été écrit en 1873, l'auteur veut donc parler du dix-neuvième siècle ;